Les vaisseaux fantômes

Flying Dutchman Phantom, George Grie, 2006.
L’au-delà ne s’installe pas uniquement dans les demeures lugubres... Certains bateaux peuvent abriter des spectres lorsqu’ils n’en sont pas eux-mêmes. Si tous les ports du monde colportent des histoires de navires maudits, les plus connus, comme le Mary Celeste ou le Hollandais volant, tendent à en éclipser d’autres par leur notoriété, moins fameux mais tout aussi sinistres, tels le Marlborough faisant route avec son équipage de squelettes recouverts de moisissure ou le Caleuche sur le pont duquel des démons font la fête. Et tandis que certains bâtiments disparaissent des années pour ressurgir dans un écrin de brume ou au grand soleil, transfigurés par l’entropie, d’autres promènent leur équipage de damnés sur toutes les mers du globe.
Les Anglo-Saxons donnent un joli nom aux épaves livrées au caprice des courants«derelicts». Quant aux bateaux hantés et autres bâtiments maudits, ce sont des «ghost ships». Mais, en français, une seule expression recouvre ces différentes manifestations : «vaisseau fantôme», qui renvoie en premier lieu aux navires disparus qui ressurgissent un beau jour, délestés de leur équipage.
Rien de surnaturel là-dedans, même si l’au-delà est parfois envisagé. Le terme désigne ensuite des bâtiments qui semblent hanter les océans, apparaissant occasionnellement aux marins pour s’évanouir derechef dans la brume, et dont le plus célèbre représentant est le Hollandais Volant. Comme dans le cas précédent, le bateau est un revenant, mais cette fois dans le sens le moins agréable du terme. Enfin, certains navires semblent abriter des fantômes, et d’autres encore sont réputés peuplés d’un équipage de maudits s’étant rendus coupable d’un crime ou d’un blasphème, comme dans le superbe poème de Samuel Taylor Coleridge, Le Dit du vieux marin (1798).
C’est que la cruauté des océans est une muse efficace pour inspirer des contes terribles ou sublimer des faits divers. La découverte d’épaves dévastées, de radeaux abritant des cadavres en putréfaction, les récits de marins ayant dû se nourrir des chairs de leurs camarades pour survivre, les messages pathétiques laissés par des navigateurs sur le point de sombrer, forment un vaste patrimoine horrifique propre à la création de légendes. Et si les naufrages et disparitions en mer sont moins nombreux que par le passé, aucun bâtiment n’est à l’abri d’une tempête, d’une erreur de navigation ou d’un dysfonctionnement technique. En d’autres termes, une embarcation peut toujours trouver une bonne raison de couler avec son équipage. Car ainsi que l’écrit Lao-Tseu : «Celui qui a inventé le bateau a aussi inventé le naufrage».





